Contre Euralille - Pour son démantèlement

mercredi 22 mai 2019

Avec Contre Euralille, vous lirez l’histoire des renoncements socialistes des années 80, leur « réconciliation » avec le patronat local, et quelques saillies cyniques de l’architecte Rem Koolhaas. C’est donc un livre à lire, d’autant qu’il est bien écrit. En conclusion, publiée ci-dessous, les auteurs lèvent quelques pistes pour prendre du « pouvoir sur la ville ». Il est fait mention de la friche Saint-Sauveur, même si la contestation n’est vue que par son aspect judiciaire. Pourtant, ce qui s’expérimente sur son Belvédère, permet de répondre au débat lancé par le livre : que faire d’Euralille ?

Le livre pose la question de l’avenir idéal du quartier : faudrait-il le détruire ou en subvertir les fonctions ? Dans la réalité, la question peut sembler saugrenue, mais elle permet de se projeter dans la ville que nous voulons. Les premiers écologistes comme Jacques Ellul défendaient que la technique impose ses usages ; qu’il n’y a donc pas de subversion possible – ici, de l’urbain. Le situationniste Guy Debord, cité par les auteurs de Contre Euralille, reprochait à l’ex-situ Constant de vouloir « intégrer les masses dans la civilisation technique capitaliste » lorsque celui-ci imaginait profiter des progrès de l’automatisation et des télé-communications pour faire de la ville un espace de jeu (Debord fera à peu près le même reproche à H. Lefebvre, l’auteur du Droit à la ville).

Selon nous, « reprendre du pouvoir sur la ville » reviendrait à une plus grande participation des citoyens dans l’« organisation concentrationnaire de la vie » (Debord). Ce qu’on appelle encore abusivement la « ville » n’est plus seulement un lieu de confrontation de classe, mais une méga-machine technique aux mains de spécialistes, d’ingénieurs des eaux, des ponts, de l’énergie, des télécoms, tout autant responsables de notre survie que de ce qui la menace. Si l’air de la ville médiévale a pu rendre libre, il provoque désormais des insuffisances respiratoires. Il n’y a donc pas plus d’« autogestion » de la ville qu’il n’y a de nucléaire citoyen. La question est : reprendre du pouvoir, oui, mais sur quoi ?

Une gare TGV comme Lille Europe n’existerait pas dans un monde sans énergie nucléaire. Elle doit donc être démantelée avec la centrale de Gravelines. Sans cette gare TGV, les tours de bureaux d’Euralille n’existeraient pas non plus. Car elles n’ont d’utilité que dans cette organisation atomique du travail pour turbo-cadres connectés, rivés à un ordinateur et séparés de tout dans leur petit bureau. Elles devront donc être démantelées elles aussi.

Ce jeu de projection utopique sur un quartier permet bien sûr d’imaginer plus largement l’avenir de notre civilisation technopolitaine. Or, notre modeste contribution au débat est écrite depuis le Belvédère de la friche Saint Sauveur, là où l’on peut sentir ce qu’un « délaissé urbain » offre comme liberté, là où les usages de l’espace n’ont pas été planifiés par des urbanistes (ici, la SPL Euralille – à démanteler), là où l’expérience de la non-ville ouvre tant de perspectives. Voilà une des pistes levées par le livre qui rappelle cette expérience d’« architecture vernaculaire » sur l’ancienne zone des Dondaines, ensevelie sous le quartier d’affaires. Décidément, c’est un livre à lire.

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Extraits de la conclusion

Conçu dans le dépassement des oppositions idéologiques, incarné par une architecture délirante et projeté comme une matrice économique, le projet Euralille est une entreprise avouée de substitution d’une ville à une autre. Alors, que faire d’Euralille ? Que faire de ce non-lieu et de sa prétention à gangrener le territoire qui l’entoure – que faire, en somme, contre la métropole ? Comment retrouver le sens de l’habiter, l’échelle des individus et du lien quotidien ?

La question est d’autant plus épineuse qu’elle ne peut faire l’économie d’un constat historique, qui ouvre à son tour son lot d’interrogations. La centralité du travail dans le mouvement révolutionnaire a perdu la position dominante qu’elle occupait au siècle dernier. Par quels moyens, en effet, recréer du commun autour du turbin quand – dans l’agglomération lilloise peut-être plus qu’ailleurs – il s’est rétracté à ce point ? Quand les emplois disponibles sont si peu stables et aussi atomisés ? Quand, dans certains quartiers de Lille, plus de la moitié de la population en âge de travailler n’a pas de boulot ? Et quand, enfin, la perspective du « plein emploi » n’enrôle plus grand monde ?

Symétriquement à ce déclin du travail dans l’activation des luttes collectives, apparaissent aujourd’hui de multiples témoignages de l’importance croissante du rapport au territoire dans la construction des identités sociales. Les protagonistes de la lutte des classes ne sont plus simplement les « ouvriers », les « patrons » et les « contremaîtres ». Ce sont aussi « les habitants des quartiers populaires », ceux des « ghettos de riches » et les « bobos des quartiers branchés ». Autant de catégories qui, au-delà de leur caractère schématique, désignent toutes la même reconfiguration en cours des rapports de force.

C’est d’ailleurs tout l’enjeu de la matrice Euralille : elle étend sa logique au moment même où une part importante des identités sociales migre du travail vers l’habitat – comme si le sentiment d’appartenance à un territoire, à sa ville ou à son quartier devenait un élément central de l’affirmation de son identité.

Face à la montée en puissance du rôle économique des métropoles, une fraction croissante de la population reconstruit ses attaches symboliques sur une base moins directement liée à la place qui lui est assignée dans le procès de production, qu’à la position occupée dans la géographie du capital. À la suite d’autres contributions, ce chapitre s’inscrit donc dans les débats politiques – stratégiques, si l’on veut – autour du territoire et des manières de l’habiter.

Considérer le lien qui lie chaque habitant à son quartier et à sa vie quotidienne consiste à prendre fait et cause contre la philosophie d’Euralille en elle-même, et se donner les moyens de s’y opposer en pratique. Sur une place d’un quartier en gentrification, sur un rond-point du péri-urbain ou dans les forêts des ZAD les premiers gestes d’une lutte sont aujourd’hui ceux qui investissent ou construisent des maisons. Ceci est loin d’être anodin.

Si l’enjeu semble se déplacer, les méthodes, elles, n’ont pas fondamentalement changé. Les outils de ceux qui voulaient entraver la bonne marche du capitalisme industriel ne sont pas si différents de ceux que développent aujourd’hui les nouveaux prolos de la métropole. Ils se déclinent suivant une alternative calquée sur les luttes ouvrières d’hier : saboter la métropole et renverser son hégémonie. Ce dernier chapitre propose un petit voyage dans le temps et dans l’espace pour retrouver les nombreuses traces de ces résistances, à Lille et ailleurs.

En repartant d’un « bidonville »

[…]

Au fil des deux derniers siècles, le capitalisme industriel s’est progressivement saisi du secteur du logement en rationalisant sa production. Cette histoire aboutit à une stricte division : aux urbanistes, architectes et paysagistes, le privilège de penser l’habitat et la ville, de concevoir nos lieux de vie. Aux entreprises du BTP et à leurs multiples sous-traitants, le soin de construire les bâtiments, les rues et les places, et de concrétiser la ville de papier en ville de béton. Charge aux habitants d’investir ensuite des espaces qui leur sont en tous points étrangers.

Pourtant, il existe des endroits où cette division entre conception, réalisation et habitation a été abolie ou, a minima, suspendue. Où l’acte d’habiter prend son sens le plus fort. Que ces expériences soient le résultat de stratégies conscientes ou marquées du sceau de la nécessité importe peu. Ce qui les rassemble, c’est qu’elles trouvent place dans les derniers endroits de la ville qui n’intéressent pas (encore) élus et promoteurs. Dans des espaces qualifiés de « périphériques », car scrutés depuis l’opulence de l’hyper-centre. Là où les habitants, par choix ou sous contrainte, doivent faire preuve d’autonomie vis-à-vis des politiques et des investisseurs, de l’État et de l’argent. Là où il reste de la vie – même si c’est, le plus souvent, dans la survie.

À Lille, il se trouve que la plus remarquable de ces expériences d’auto-construction est intervenue à l’emplacement même de l’actuel quartier Euralille. Une expérience occultée de l’histoire locale, qui mêle débrouille quotidienne, inventivité architecturale et résistance en actes à la ville marchande.

Retour en arrière. Au milieu du XIXe siècle, l’emplacement actuel d’Euralille est une étendue sauvage et arborée, qui s’étale au pied des fortifications érigées par Vauban deux cents ans plus tôt. Pour dégager la vue aux défenseurs autour des enceintes militaires, la zone devant le mur de fortification – le « glacis » – est frappée d’une interdiction de construction et déclarée non-aedificandi. Pour autant, dès la fin du XIXe siècle, des jardins ouvriers y voient le jour avec leurs remises et leurs cabanons, et des soldats y cultivent un bout de terre en maraichage. Rapidement inflammables en cas d’attaque, les constructions en bois sont finalement autorisées, et les baraquements qui servaient de dépôt d’outils sont occupés toute l’année avec l’accord officieux des autorités.

Dans l’entre-deux-guerres, la zone englobe près de 1500 habitants dans plus de 300 habitations. Dans le quartier des Dondaines, pas de rues tracées à la règle, pas de « schéma directeur » ni de « plan d’ensemble » – juste des petits sentiers qui se faufilent entre les bosquets, et qui apparaissent au gré des constructions. Un groupe de baraques s’agglutine près du Fort Saint-Agnès, vestige des remparts de Vauban, pendant que d’autres s’installent à l’écart, en ordre dispersé. Certaines habitations ont des formes architecturales très évoluées. Construites sur plusieurs étages, elles prennent des allures de petits chalets, avec charpente et ornements en bois. Lorsque la presse locale s’y balade dans les années 1930, elle juge le coin « pittoresque », avec ses « nombreux et coquets jardins ». Dans les années 1940, une salle de projection faisant office de cinéma est installée dans un ancien wagon SNCF désaffecté tandis qu’une cabane en bois bâtie à la hâte fait office de salle de classe pour les gamins du coin.

Les maisons de la zone ne sont jamais des produits finis. Elles évoluent en fonction des matériaux de récupération à disposition et de la vie de la famille qui l’occupe. Dans le courant des années 1950, une habitante explique à Nord Matin : « Mon mari est emballeur. Au début de notre mariage, on a trouvé un modeste baraquement dans les Dondaines et, petit à petit, on a aménagé, baraque après baraque, neuf pièces pour nous loger. » Les habitations sont pensées et réalisées en fonction des usages des occupants, avec une rare liberté dans la conception et l’exécution des ouvrages. Ce toit au-dessus de la tête est d’abord un investissement en temps et en huile de coude. Cette architecture sans architectes est possible, car la zone est inconstructible. Composée de terrains inutiles à l’industrie et négligés par la mairie, elle est exceptionnellement hors d’atteinte de la spéculation et des plans régulateurs.

[…]

L’expérience a fait long feu. Le 14 janvier 1972, sous le regard de certains habitants, de journalistes et de quelques officiels de la mairie, deux bulldozers enterrent les dernières carcasses de véhicules. Au loin, vers la gare de Lille, on aperçoit les restes d’un grand feu dans lequel se consument les planches de bois qui constituaient les murs des derniers baraquements de la zone. « Y’a des gars qui pleurent dans les Dondaines, là tout partout. On leur a volé leur terrain, tout enlevé, et pour quoi faire ? Rien du tout ! Et ici qu’est-ce qu’on va faire ? Encore une autoroute ? » Un habitant témoigne au micro d’un journaliste de France Inter. La maison qu’il avait construite de ses mains va être rasée, et l’avenir s’assombrit. « Regardez, moi, on me fout en l’air ici, où je vais aller ? Dans un HLM au 3e ou au 4e… » C’est son quartier qui est détruit, là où il a connu ses galères, mais aussi ses bonheurs. Là où il a ses habitudes, où il est connu et reconnu. « On ne voit que l’argent. Et nous on n’a pas d’argent. J’ai juste que mes mains moi. C’est tout ce que j’ai. Parce que si y’en a des riches qui sont libres, pourquoi nous on serait pas libres ? Pourquoi ? » Ce jour de janvier 1972, la police est venue en soutien aux agents municipaux. Les dernières familles des Dondaines ont été expulsées par la force. La presse locale titre : « En attendant la réalisation de grands projets d’urbanisme. » C’est le vrai départ du projet Euralille : dans les expulsions et la violence.

Architectures vernaculaires

Les baraques des Dondaines ne sont pas sans rappeler quelques cabanes plus récentes : celles construites sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. On y retrouve le même souci de récupération, la même inventivité hors-normes, le même dialecte architectural. À ceci près que ces constructions sont expressément réalisées comme des outils d’une lutte contre l’aménagement rationnel du territoire. En ce sens, la ZAD a réussi quelque chose d’exceptionnel : rendre toute sa portée politique au fait de construire et d’habiter. L’activité de construire est ici sortie de son carcan industriel. Au produit commercial, reproductible à l’infini sur le modèle de la série, ces constructions réalisent des œuvres : chaque habitation est unique, à l’image de l’investissement collectif de celles et ceux qui l’ont pensée et réalisée. À la manière de l’ouvrier de l’industrie qui transforme son établi, qui s’approprie son poste de travail pour faciliter sa tâche, ces pratiques d’auto-construction se livrent comme autant de soustractions à l’idéologie dominante de l’urbanité.

Dans les plis de la métropole, il existe d’autres lieux où les habitants ont progressivement conquis des espaces d’autonomie dans leur façon d’habiter, où ils ont développé des architectures vernaculaires. Des courées de Fives aux rues roubaisiennes, les maisons ouvrières qui sont aujourd’hui rasées par les projets de rénovation sont souvent des petits bijoux d’inventivité et l’expression de leur appropriation par les habitants. Dans une courée fivoise, on peut observer l’alignement de trois maisons qui avait empiété sur l’allée principale pour créer une extension qui servait de salon, ou de nouvelle chambre à coucher. Les matériaux utilisés pour ces extensions correspondaient aux opportunités des habitants, aux matériaux à disposition, mais surtout à leur savoir-faire. Réalisées sans la moindre autorisation, ces extensions étaient construites en chaux blanche, les courbes étaient préférées aux angles droits, ce qui conférait aux bâtiments des allures de maisons traditionnelles méditerranéennes. Il y a plus de poésie urbaine dans ces extensions d’une courée pourrie de Fives ou Roubaix que dans n’importe quelle tour construite par les mastodontes du BTP.

[…]

Toutes ces expérimentations – du quartier auto-construit aux extensions des courées, en passant par l’usine désaffectée, occupée puis réaménagée – dessinent des espaces à l’image des communautés qui les habitent, et des territoires dans lesquels elles s’insèrent. L’habitant n’est pas dissocié du concepteur et du constructeur. Habiter devient un processus, et non plus simplement un état. C’est là un des premiers actes de résistance à la métropole : reconquérir du pouvoir sur les modalités de production des logements et de la ville, retrouver des marges d’autonomie, reconstruire une ville réellement habitée.

Une question subsiste néanmoins : que faire d’Euralille, de ses tours de bureaux et de son centre commercial ? Au moment de l’inauguration du quartier, un architecte diagnostique « Il faudra du temps pour que les plaies qu’a ouvertes ce ghetto moderniste se referment, pour que la ville digère ce délire des années mortes avant d’avoir vécu, si elle y réussit jamais. » À la manière de Guy Debord, appelant dans les années 1950 à la « destruction totale des édifices religieux », certains rêveront peut-être d’Euralille comme d’un tas de ruines fumantes. D’autres, tel Jacques Fillon, un autre membre de l’Internationale lettriste qui proposait de « transformer les églises en maisons à faire peur », prôneront le maintien du bâti existant et la subversion de ses fonctions.

Le plan des villes antiques, les colombages médiévaux, les palais de la Renaissance, les courées de l’ère industrielle – toutes les sociétés laissent des signes urbains qui marquent la ville de l’imaginaire de leur époque, de la façon dont elles s’approprient les espaces. Peut-être donc qu’Euralille restera comme l’image que s’est donnée une bourgeoisie provinciale du début du XXIe siècle. Et alors, le désastre s’éternisera. Alèssi dell’Umbria, fin connaisseur des villes méditerranéennes, observait avec justesse les témoignages contrastés que les différentes classes sociales ont laissé à la ville : « Seules l’aristocratie et le prolétariat ont pu connaître un certain sens éthique, ce que la bourgeoisie n’a jamais eu. La bourgeoisie dans son ensemble, comme classe qui possède et investit, doit toujours innover – ce qui signifie détruire – des usages, des droits, des mondes, des forêts et des océans... » Et, comparant la ville de Naples aux projets urbains actuellement portés dans les métropoles occidentales : « Il n’y aura pas de décadence, cette classe ne laissera qu’un champ de ruines immondes derrière elle, ses gratte-ciels aux façades verre-acier vieilliront plus vite et plus mal que les palazzi de la noblesse… »

Faut-il détruire Euralille ? Voilà une question qui mérite peut-être aussi son enquête publique et ses commissaires dédiés. En vérité, l’enjeu se situe à une autre échelle et vise plutôt à enrayer la matrice même d’Euralille. À rompre avec la sacralisation des flux et la fascination pour l’urbanité du tertiaire marchand, à rouvrir un espace praticable entre les supermarchés et la police – à retrouver la sensibilité de l’habiter. Là encore, l’histoire de Lille suggère quelques-unes des pistes à suivre pour contrer l’idéologie dominante de la ville.

Jouer du levier juridique

Au début de son histoire, le quartier Euralille a soulevé des oppositions. On se souvient de la brève parution en 1990 du fanzine L’oignon – « parce que plus on épluche le projet, plus on a envie de pleurer ». Ses auteurs, écolos fraichement débarqués au Conseil municipal suite aux élections de 1989, tentaient de faire entendre une voix dissonante face à l’absolutisme du trio Mauroy-Koolhaas-Baïetto.

Plus récemment, la contestation d’Euralille s’est faite plus pressante et efficace. Face au constat de l’incapacité des décideurs à entendre leurs revendications, certaines mobilisations se sont orientées vers les tribunaux. Les luttes collectives se sont transformées en guérillas judiciaires. De la même manière que des salariés contestent devant les Prud’hommes les motifs qui sont censés justifier les licenciements collectifs, les habitants s’organisent aujourd’hui pour contester les expulsions – elles aussi collectives – entrainées par les plans de rénovation.

Ces derniers mois, la société d’aménagement d’Euralille a mordu la poussière à deux reprises. D’abord à cause de la mobilisation des habitants de l’îlot Pépinière : un petit tronçon au début de la rue du Faubourg de Roubaix, immédiatement à l’est d’Euralille, qui résiste à l’avancée inexorable du quartier d’affaires. L’entrée de la rue doit faire place à l’installation d’immeubles de bureaux, de commerces et d’appartements. Premier problème : plusieurs familles habitent la vingtaine de maisons concernée par le projet. Deuxième problème la parcelle de terrain, en bordure du cimetière de l’Est, est également occupée par un fleuriste qui s’en sert comme pépinière pour ses cultures. De la rue on ne voit pas grand-chose, mais une fois passé le large portail, on découvre un véritable « poumon vert » – comme la Ville en promet, alors qu’elle n’en compte plus le dernier bail rural de Lille. Dans un premier temps, les élus marchent sur des œufs. Le discours est très vague peu de précisions, pas de chiffres clairs.

À partir de 2014, les habitants entrent dans une contestation plus frontale et enchaînent les interventions publiques, les manifestations et les contre-propositions. Des banderoles apparaissent sur les façades des maisons. La dernière « réunion de concertation » tourne mal dès les premières minutes, la salle hue copieusement l’architecte et les élus présents. Pendant ce temps, le quartier se dégrade. Les maisons murées se succèdent et contaminent les demeures encore habitées. Face à cet abandon, les habitants les plus démunis vendent peu à peu leurs maisons. Les locataires sont progressivement relogés. Mais cinq familles continuent le combat.

Les élus décident alors de passer en force grâce à une DUP, pour « déclaration d’utilité publique ». Si les récalcitrants ne veulent pas partir de leur plein gré, ils partiront sous la contrainte. Jusqu’au bout, les habitants tentent de produire des propositions alternatives et publient un document de vingt pages, Quelle utilité publique ?, reprenant leurs revendications et incitant à ouvrir une concertation qui ne soit pas que de pure forme. Seulement le bulldozer judiciaire est déjà lancé. S’engage alors une bataille de longue haleine face à l’aménageur : procédure d’utilité publique, expropriations, tout ce qui peut être attaqué fait l’objet de multiples recours. L’affaire finit devant la Cour d’appel de Douai. Et, en ce début d’année 2019, la procédure d’utilité publique a été définitivement cassée. En cause : un bête vice de forme. Les grues ont cessé de tourner, le projet est revenu à son point de départ, et les habitants peuvent voir l’avenir avec un peu plus de sérénité. L’unique extension du quartier Euralille qui – à ce jour – a donné lieu à l’éviction d’habitants se solde par un fiasco retentissant.

À peu près au même moment, c’est le projet d’aménagement du quartier Saint-Sauveur qui a encaissé un sérieux revers. Au départ, un autre plan parfaitement délirant : 2 700 logements essentiellement conçus pour les classes moyennes, 40 000 m2 de bureaux, 25 000 m2 de commerces, et même une piscine à prétention olympique. 23 hectares de terrain vert dans l’une des villes les plus « minérales » de France, que Martine Aubry et le cabinet d’architectes voulaient bien sûr « densifier ». Actives à partir de la fin 2017, les oppositions sont d’abord confrontées à la difficulté de mobiliser autour d’un terrain en friche, quasi-vide de toute habitation. Dans un premier temps, le projet a donc pu continuer son chemin à l’abri des regards, derrière les palissades de chantier. Mais des associations ont fini par saisir les tribunaux – et avec succès. Un an après le début de la mobilisation, le Tribunal administratif suspend la déclaration d’intérêt général qui devait justifier l’intérêt du projet. L’étude d’impact sur la qualité de l’air a été bâclée. L’aménagement est gelé, la SPL Euralille et Martine Aubry ont la berlue. Rien ne garantit que le coup soit fatal, ni que les tribunaux trouvent toujours à redire. Au moins, le recours au droit émerge comme l’une des armes à la disposition des collectifs mobilisés.

Squatter la métropole

Qu’ils soient faits de règlements juridiques ou en béton armé, les murs affichent souvent des failles. Et les failles, les squatteurs et les squatteuses se sont fait un art de les traquer. Complémentaire des batailles procédurières, la pratique du squat peut permettre de résister aux grands projets d’aménagement. Si la question ne s’est pas encore posée pour Euralille – le quartier a été édifié sur un terrain vierge –, la méthode a déjà eu l’occasion de manifester son potentiel.

[…]

Au milieu des années 2000, une ancienne bâtisse industrielle de la rue d’Arras à Moulins est ouverte par une petite clique de motivés. Le « Ch’ti Darras », lieu autogéré, est né. Dans un coin du grand rez-de-chaussée fleurissait une maison dans la maison. Sous l’impulsion d’une joyeuse équipe Hip-Hop, un studio d’enregistrement se construit de bric et de broc suivant l’énergie, les besoins et les opportunités en matériel. Dans le grand salon, les ateliers d’écriture se multiplient durant toute la semaine. Un peu plus loin, une salle de boxe. Peu importe, ici, que ce lieu ait été expulsé un jour d’août 2007 par le GIPN – la pratique s’est ensuite banalisée. Peu importe qu’à l’exact emplacement du Darras, une fois le bâtiment démoli, la mairie ait décidé d’y implanter une « maison du Hip-Hop » ressemblant surtout à un siège de banque, et dont le fonctionnement est aligné sur les canons de Lille 3000. Ce qui importe ici, c’est de rappeler toute l’inventivité qui s’y déployait – porte percée dans un mur pour rassembler deux maisons, cloison élevée dans une pièce trop grande pour faciliter son chauffage, etc.

Ces expérimentations s’opposent en actes à la dynamique de la métropole, qui cherche à rentabiliser les terrains sous-exploités. Squatter, occuper, auto-construire, c’est prolonger ce caractère sous-exploité, c’est soustraire des terrains à l’empire de la rentabilité. Ces autonomies, partielles et précaires, participent à leur échelle du sabotage de la métropole. À la manière de l’OS qui ralentit discrètement son travail et perturbe l’ensemble de la chaine de production, les habitants de la métropole développent dans ces initiatives une infra-politique qui sème des graines pour les luttes à venir.

Construire des syndicats de quartier

Pour nécessaire qu’elle soit, cette infra-politique de l’habitat ne peut suffire. À côté de ces expérimentations urbaines, il apparaît aujourd’hui impérieux de construire, d’équiper et de tenir dans la durée un haut degré de rapport de force avec les institutions – l’aménageur, la Ville, la Métropole. Il faut parvenir à créer des contre-pouvoirs à la fois durables et légitimes aux yeux des habitants. Les expériences récentes, où des collectifs ont cherché à avancer l’objectif d’une gratuité totale des transports ou de rapatrier en régie publique la gestion de l’eau, indiquent que la confrontation avec la métropole nécessite une assise plus pérenne. Le quartier constitue, de ce point de vue, l’échelle la plus pertinente – la plus humaine, et donc la plus praticable. Là encore, l’histoire est riche d’enseignements.

1er mai 1974, Roubaix. Habitants et militants du quartier de l’Alma-Gare se retrouvent au pied d’une petite maison qui, comme ses voisines, est vouée à la démolition. L’action a été préparée depuis plusieurs jours. L’objectif : reloger dans une maison vide celle que tout le monde appelle la « grand’mère », une vieille dame de 74 ans qui habite un logement insalubre un peu plus loin. La presse locale a été conviée, et l’idée fait mouche. Elle signe la naissance du premier Atelier populaire d’urbanisme (APU) de l’Alma-Gare, l’un des mouvements les plus emblématiques des luttes urbaines des années 1970. Pendant plus de dix ans – tous les mercredis ! – les habitants se retrouvent pour discuter du projet urbain qui menace, mais aussi de tous les autres problèmes du quartier, transformant la réunion de l’APU en assemblée permanente. Car si l’Alma est un territoire pauvre, il est aussi le creuset d’une appartenance commune, créée sur la base d’une vie de quartier, de solidarités quotidiennes, d’entre-aide – de tout ce qui alimente les quartiers populaires. C’est pour et à partir de cette communauté que les habitants se sont bougés.

En 2015, c’est à quelques centaines de mètres de l’Alma, dans le quartier du Pile, qu’une nouvelle mobilisation surgit. Épaulés par des associations locales, des habitants s’unissent contre le projet de rénovation du quartier. Plusieurs réunions rassemblent plus d’une centaine de personnes, dans un quartier qu’élus et médias présentent régulièrement comme un « désert politique ». S’ouvre un combat de deux années, conclu par une répression féroce des institutions – mais aussi ponctué de plusieurs victoires individuelles, qui permettent des relogements sereins pour les familles expulsées.

Pour comprendre ce qui se joue derrière ces plans de rénovation et les luttes qui s’y opposent, on peut filer la comparaison avec un « plan social » dans une entreprise. Comment considérer l’expulsion collective d’habitants autrement que comme l’équivalent d’un licenciement collectif dans la sphère du logement ? La métropole d’aujourd’hui a remplacé l’usine d’hier, et une part importante de l’extraction de la plus-value correspond désormais à l’extraction d’une rente : à bien des égards, les contradictions d’intérêt qui séparent le patron de son ouvrier sont les mêmes que celles qui opposent un propriétaire à son locataire. Le bail d’habitation signé lors de l’entrée dans une nouvelle habitation possède le même statut que le contrat de travail paraphé avant d’intégrer la boite. Dans les zones pauvres de la métropole, le rapport locatif devient l’équivalent du rapport salarial.

Dans les années 1970, les habitants de Roubaix ne s’y sont pas trompés. Exploités sur leur lieu de travail, dans leur usine, ils étaient également aliénés sur leur lieu de vie, dans leur quartier. Et ils ont répondu chez eux comme certains répondaient alors chez le patron : par l’organisation et par l’autogestion du quartier.

C’est un héritage que tentent de transmettre les APU lillois à l’œuvre en ce moment : se constituer en syndicats de quartier. Se mobiliser contre les évictions forcées des projets de rénovation urbaine et rééquilibrer les rapports de force entre propriétaires et locataires. En d’autres termes, faire de la ville le nouveau territoire de la lutte des classes. Par-delà le devenir du seul quartier d’Euralille, il nous appartient désormais de construire les expérimentations capables de nous rendre un pouvoir sur la ville.