Rabot-Dutilleul : une culture du béton armé

mardi 23 avril 2019

Il n’y a pas de développement économique sans développement culturel
JF. Dutilleul, 2013

Depuis Lille2004 et Marseille2013, dire que les artistes avancent de concert avec les bétonneurs est devenu lapalissade. Avec « Eldorado » et l’aménagement de la friche Saint Sauveur, l’occasion nous est offerte de matérialiser ce trait d’union mieux que jamais. Rabot-Dutilleul, le géant du BTP bientôt centenaire, est le futur constructeur de la piscine olympique en même temps qu’il siège au C.A. de Lille3000. Portrait de famille.

Rabot-Dutilleul est une affaire de famille. Henri Rabot et Barthélémy Dutilleul fondent leur groupe de construction en 1920 à Croix. Ils construisent cette année-là le premier bâtiment de La Redoute et popularisent les techniques du béton armé. Mais leur entreprise décolle réellement après-guerre au bénéfice de la Reconstruction. Ils sont alors, disent-ils, les fers de lance de l’industrialisation du secteur du bâtiment grâce aux techniques du pré-fabriqué.

En 1960, René Dutilleul prend la direction du groupe. René est le cousin d’André Diligent, maire centriste de Roubaix de 1983 à 1994. René réhabilite une ancienne filature du quartier des Hauts Champs, à Roubaix, pour y installer le premier magasin de la famille Mulliez. Il bâtit ensuite le premier Auchan en 1967 et le centre commercial Auchan V2 en 1977.

Dix ans plus tard, René lègue l’entreprise à son fils Jean-François : « C’est vers 8-9 ans que j’ai pris conscience de mon milieu et de ce que pourrait être ma vie », déclare l’héritier à La Voix du Nord en 2013. Dans les années 1990, Jean-François construit notamment les six stations enterrées de la ligne 2 du métro lillois puis la Tour Euralille. Croyant, J.-F. a la « religion du développement » chevillée au cœur. « Je suis un urbain, c’est la ville qui m’intéresse, me passionne, pas le terroir. » Un patron du BTP passionné par le BTP ? Qui l’eut cru ? En 2009, il crée avec le Crédit Agricole la société de promotion immobilière Nacarat. Ils remportent ensemble le premier concours de la zone de l’Union à Roubaix (3 500 m² de bureaux et 1 000 m² de commerces). Entre temps, Jean-François préside l’assureur AG2R La Mondiale, siège à l’Université catholique de Lille ou dans l’entreprise dite d’« insertion » Vitamine T.

Aujourd’hui c’est François, fils aîné de Jean-François, qui dirige l’entreprise depuis 2013. François est verni. Arrivé après la « crise » du BTP débutée en 2008, il vient de connaître l’année du record de livraison de bureaux dans la métropole : 280 000 m² livrés en 2018, soit deux fois plus qu’en 2011. Rabot-Dutilleul s’est réservé une bonne part d’Euralille 3000, ce « polder métropolitain » chargé de densifier le troisième quartier d’affaires de l’hexagone : Swam, 6 000 m² de commerces et un hôtel, dont la promotion immobilière est laissée à Nacarat. Ou encore Shake, 19 000 m² de bureaux. Grand promoteur et constructeur d’Euralille dans les années 1990, Rabot-Dutilleul sera la cheville bétonneuse d’Euralille 3000 pour les 25 prochaines années.

Au cœur des réseaux métropolitains de la culture

En 2005, Jean-François prenait la tête du « Comité Grand Lille ». C’est dans les arcanes de ce Comité officieux que patrons, élus et universitaires développèrent la marque « Lille » par l’organisation d’un événement d’ampleur : Lille 2004. Le Comité annonce dans sa Charte qu’il se construit « dans la diversité historique de ses beffrois », celui de la mairie socialiste et celui de la Chambre de commerce, qui se tournaient le dos jusqu’à ce que Pierre Mauroy les réconcilie dans les années 1980. Les beffrois résonnent désormais d’un même son de cloche.

La famille Dutilleul avoue un faible pour les arts et la culture. Jean-François est mélomane et ami de Casadesus, le chef de l’Orchestre National de Lille (ONL). D’ailleurs, Jean-François est membre du CA de l’ONL et « Grand Mécène » d’Arpège, le réseau de mécénat de l’orchestre. Il est également mécène de l’Opéra, du Fresnoy et de La Piscine de Roubaix.

Rabot-Dutilleul siège donc au conseil d’administration de Lille 3000 par l’entremise de J.-F, pendant que son fils François siège à Lille-design. En 2004, J.-F. offre à la ville les fameuses Tulipes en béton de Shangri-La exposées sur l’esplanade François Mitterrand ; puis la « Maison à l’envers » exposée dans le Vieux-Lille en 2015 pour « Renaissance ». Les esprits chagrins y verront deux monuments à la gloire du bétonneur. Ils reconsidéreront leur jugement en constatant que Rabot-Dutilleul sait aussi mettre en scène La Déesse verte à la Gare Saint-Sauveur, avec sa « luxuriance des paysages ». Les plus indécrottables n’y verront encore qu’une marque de cynisme : un jugement à l’emporte-pièces, probablement.

« La nouvelle catastrophe de cet hiver, ce sera les licenciements dans le bâtiment et les travaux publics » s’alarme Aubry en 2014 (Le point, 3 oct. 2014). La baisse des dotations de l’État empêche la ville de lancer de grands marchés publics de construction. Dans le creux des mots, on comprend que les patrons du BTP doivent une bonne partie de leur fortune à l’argent public. La grande famille du Bâtiment peut bien rendre la pareille à la collectivité en finançant quelques uns de ses vaisseaux culturels.
Tu m’achètes une piscine, je t’achète Lille3000 ?

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Jean-François Dutilleul reçoit la Légion d’honneur en 2015 en compagnie de Jean-Claude Casadesus, chef de l’ONL (à gauche), Pierre Giorgini, président de l’Université catholique (à droite), et Martine Aubry, maire de Lille.