La pollution comme marchandise – Gilets jaunes contre industriels

lundi 27 mai 2019

L’idéologie économiste a sa recette pour un monde plus écolo : le marché des Droits à polluer. Quand certains spéculent sur un déchet, d’autres payent des taxes à chaque passage à la pompe. Mise au point d’Antoine Costa.

En 1902 Cecil Rhodes, chercheur d’or anglais en Afrique du Sud et fondateur de la British South Africa Company écrit :

« Le monde est presque entièrement partagé, et ce qu’il en reste est en passe d’être divisé, conquis et colonisé. Penser à ces étoiles que l’on voit la nuit au-dessus de nos têtes, à ces mondes immenses hors de notre atteinte... J’annexerais les planètes si je le pouvais. J’y pense souvent ».

Un siècle plus tard, en 2015, Barack Obama exauçait les vœux de Rhodes en signant le US Commercial Space Launch Competitiveness Act, premier décret d’appropriation de l’espace. Par là, il autorise tout citoyen américain à « posséder, s’approprier, transporter, utiliser et vendre » n’importe quelle ressource spatiale. Le propos est en contradiction total avec un traité de 1967 des Nations Unies qui définit l’espace comme « bien commun » de l’humanité.

L’anecdote prête à sourire, car le texte qui ouvre la voie à un impérialisme spatial autorise une action que personne n’est en capacité technique de réaliser : personne n’est aujourd’hui en mesure de se livrer à l’orpaillage spatial, à extraire et à ramener sur terre, les précieux métaux présents sur les astéroïdes nécessaire à la transition énergétique.

Mais on touche là, avec l’exemple des enclosures spatiales, à une dynamique centrale de l’économie : transformer en marchandise le commun. La révolution du partage numérique ne fait pas autre chose : transformer une maison en hôtel (AirBnb), une voiture en taxi (BlaBlaCar)... L’extension de l’économie signifie non pas créer des marchandises mais créer en tant que marchandise des choses qui ne l’étaient pas. Ces néo-marchés sont divers et variés : le corps-humain, l’espace, la nature, la pollution...

Aujourd’hui l’économie prend le prétexte de l’écologie pour étendre sa domination sur la nature. La réflexion est la suivante : la nature en tant que bien commun gratuit est négligé par le capitalisme, lui donner un prix, la considérer en tant que « capital vert », c’est la prendre en considération dans les calculs. Dès lors on assiste à la mise en place de toutes sortes de néo-marchés visant à brancher l’environnement sur les cours de bourse.

L’exemple le plus abouti est celui du marché carbone, où l’on achète, vend, s’échange et surtout spécule sur un déchet : le gaz à effet de serre. Du point de vue économique, le marché fonctionne bien : le carbone est devenu une des matières les plus rentables sur les marchés financiers. D’un point de vue environnemental c’est un désastre. Et c’est précisément parce qu’il ne fonctionne pas qu’il est tant choyé par les industriels et les politiciens : il laisse penser qu’on agit, sans impact sur le développement, et en occupant la place d’une hypothétique réglementation plus contraignante.

Alors que la perspective d’un apocalypse climatique se précise, les décideurs n’ont rien d’autre à proposer comme solution que de renforcer l’emprise de l’économie sur la nature.

Mais depuis six mois un mouvement inédit agite le pays. Dans une civilisation où tout a été fait pour rendre les gens dépendants des énergies fossiles, le prix de l’essence augmente et les taxes présentées comme nécessaires pour passer à la civilisation suivante ("post-industrielle", "numérique", "du partage" ou "troisième révolution industrielle" au choix) n’y sont pas pour rien. Si les industriels sont soumis au marché carbone, c’est-à-dire à une formidable opportunité de profit, la plèbe, elle, est sommée de payer la taxe carbone.

Contrairement aux « Marches pour le climat », ce mouvement qui agite la France tous les samedis pose donc cette question : sur qui doit reposer la fiscalité verte ? Qui pollue réellement et qui doit payer ? Les Gilets Jaunes réalisent ce qu’aucun mouvement écologiste n’avait réussi à faire avant, poser la question environnementale en partant de la question sociale.

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Antoine Costa présentera son le film Les Dépossédés le samedi 1er juin à L’Univers à 19h30. Il est aussi l’auteur de La nature comme marchandise.